Culture

 « Ma plus grande joie, ce n’est pas d’avoir foulé le tapis rouge pour recevoir un Ours d’argent au Festival de Berlin, mais d’avoir enfilé mon uniforme pour retourner à l’école. » Rachel Mwanza, 20 ans, l’ex-enfant des rues  de Kinshasa, accusée de sorcellerie, fêtée par Hollywood pour son rôle dans « Rebelle » de Kim Nguyen,  n’a pas pu finir son  discours lors du deuxième Forum mondial des femmes francophones organisé par Yamina Benguigui les 3 et 4 mars dernier à Kinshasa. Trop d’émotion. Parler d’elle pour « parler de ceux qu’on n’entend pas »... Invitée par la ministre française, qui s'est engagée à soutenir l’accès et le maintien obligatoire des filles à l’école jusqu’à 16 ans, Rachel a craqué devant les 3 000 femmes représentantes d’ONG, de la société civile, intellectuelles et officielles venues de 40 pays francophones et réunies autour des droits des femmes. « J’étais impressionnée de parler devant Catherine Samba-Panza, la présidente de Centrafrique, Mary Robinson des Nations Unies, et tant d’autres venues de toute l’Afrique et d’ailleurs. J’en ai vu certaines pleurer, je n’ai pas pu finir mon discours… », raconte la jeune fille, de passage à Paris, qui espère qu’au delà de l’émotion, celles qui l’ont écoutée, lutteront concrètement et s'engageront au-delà des promesses, pour extraire de l’enfer les gamins des rues dans le monde.

 Six ans de calvaire

De 9 à 14 ans, Rachel a été une « shegé », une de ces mineurs en perdition dans les rues de Kinshasa, en République Démocratique du Congo. La capitale de RDC compte 200 000 de ces  mineurs « invisibles », ex-enfants soldats démobilisés ou filles et garçons rejetés par leurs familles parce qu’accusés d’apporter le mauvais sort chez eux, comme Rachel le fut par sa grand-mère maternelle convaincue par un « faux prophète » d’une église évangéliste. Rachel confie avoir  vécu six ans de calvaire. « Tout est dur, on se sent seul, rejeté,  on a faim, on ne sait pas où dormir ni comment se protéger des violences de la rue, explique-t-elle. Beaucoup de filles sont violées et accouchent  de bébés sur le trottoir. Mais le plus dur, pour moi,  c’était de voir les autres enfants emmenés par leurs parents  à l’école le matin. » La chance de Rachel, cela a été sa force, sa hargne même, de ne jamais, dit-elle « accepter son sort ». « Refuser dans ma tête cette vie-là m’a donné l’espoir, malgré tout. »  Repérée par une équipe de cinéastes en repérages à Kinshasa, elle décrochera le premier rôle du film « Rebelle », primé à Berlin et nominé aux Oscars américains.  Fin du cauchemar.

Une ado comme les autres

Aujourd’hui, Rachel dit « avoir pardonné à (sa) grand-mère, parce que sans pardon on n’avance pas dans la vie ». Son but ? « Rattraper tout mon retard scolaire maintenant que je suis scolarisée à Montréal au Canada et monter une fondation pour les enfants des rues dans mon pays. Je pense à eux sans arrêt, même, et surtout,  si je m’en suis sortie », dit-elle de ceux qui « sont battus, abandonnés, rejetés » et dont la vie, à 5 ans parfois, n’en est plus une.  « Rachel est la porte-voix de tous ces sans-voix, l’éducation des filles est vraiment le premier des droits, et  son courage et sa résilience m’impressionnent », souligne Yamina Benguigui, qui a signé un accord de coopération avec la RDC qui permet aujourd'hui la réinsertion sociale et économique de plus de 5 000 enfants à travers 12 projets actuellement en cours d exécution. Au-delà des intentions louables, espérons que cela se traduira par une prise en charge réelle de tous ces enfants exclus de la société.

Rachel qui a raconté son parcours dans « Survivre pour voir ce jour » (Editions Michalon), dit apprendre à « vivre » désormais. Ado comme les autres, qui écoute Beyoncé, triture ses longues tresses et part, enfin, « à l’école le matin ».  « Je m’en suis sortie, il faut que cela serve à d’autres. » Ces « autres », gamins perdus et stigmatisés, qui sont restés sur les trottoirs de Kinshasa.